Trait portrait trait portrait trait

Le temps n’avait pas d’importance, le temps n’avait pas pris sens.
Ce devait être avant le bigbang. Il y avait un chaos de matières et de lueurs.
Blanchet était déjà à sa table de travail. De l’encre de Chine, du papier Bristol, un monde à définir, un monde à préciser.
Un trait, un trait, un trait, un trait, un trait, un trait.

Un télescope au fond d’une galaxie a vu l’attrait des magmas, la fission, la fusion des matières. Une planète naissait. Un microscope sur la table de dessin a vu l’origine de l’ombre, la fission, la fusion de la lumière. Un monde s’installait.
Un trait, un trait, un trait, un trait, un trait, un trait.

Plus tard il y eut des volcans, des mers salées, des glaciers, des déserts et des talus de vignes.
Blanchet à motocyclette sur les chemins de l’Est. Des lignes d’horizons, des lignes de fuite, des à-pics et des abysses, des vertiges et des repos. Une planète autonome, un monde géométrique. La séparation des éléments, et leur interdépendance. Blanchet, encre et papier, dessine ces luttes et ces contraintes.
Un trait, un trait, un trait, un trait, un trait, un trait.

Blanchet au plus fort de la pente allume une cigarette. La fumée bouscule les bronches, secoue les ventricules. Le monde prend feu, le temps s’installe. Le temps d’une cigarette, d’un sérac qui tombe, d’un orage sur le Prabé, d’une prairie de pissenlits en graines. La valse des saisons, la course des jours. Blanchet fait le plein d’encre, de lumière, de troncs et de galets.
Un trait, un trait, un trait, un trait, un trait, un trait.

Une faux brille au soleil de midi. Blanchet, radeau sur le lac de Montorge, fauche des roseaux, tutoie les foulques et les effarvattes. Il faudra bien dire la confrontation de la vase et de l’eau, de la transparence et de l’opaque. L’incendie de la forêt et le feu dans la maison. Le ruisseau sous le glacier, la ravine et le vent du sud. Le monde peut bien se gaver de complexité, de changement, de fission, de fusion. Blanchet y met de l’ordre et de la simplicité.
Un trait, un trait, un trait, un trait, un trait, un trait.
Une seconde, un trait, une heure, un trait, un hiver, un trait, un siècle, un trait, une éternité, un trait, seul et unique, multiplié et infini.

Blanchet, une tasse de café brûlant, dans son atelier. Prend du recul, obstrue un trou de lumière parasite. Glisse sur le bord de la voix lactée, observe le monde, fixe un détail. Sculpte une lune, une étoile, une idée de comète. Défait les règles de la mathématique, décale les lois de la science, redessine la genèse. Et restitue le monde de ce matin.
Un trait, un trait, un trait, un trait, un trait, un trait.

Le temps n’a plus d’importance, le temps a explosé tout le sens.
Le monde est fini depuis longtemps. On ne sait plus le froid, le chaud. Encore moins le tiède. Partout les cataclysmes, les cyclones, les débâcles, les inondations, les volcans, les canicules.
Quelques guerres aussi. Et puis quelque chose qui dit la fin. Blanchet penché sur sa table du monde, reprend le dessin là précisément où nous touchons le doute. Encre de Chine, papier Bristol.
Un trait, un trait, un trait, un trait, un trait, un trait.
Une seconde, un trait, une heure, un trait, un hiver, un trait, un siècle, un trait, une éternité, un trait, seul et unique, multiplié et infini.

Pierre-André Milhit, Montorge 2011